Que vous dire ?

J’ai toujours redouté l’instant où je me retrouverais dans une incapacité totale à dire quoi que ce soit.

Je n’ai jamais été bien prolixe, trouvant facilement abêtissantes les platitudes que mes congénères ont le don d’échanger à longueur de journée. J’avoue ainsi n’avoir jamais saisi l’intérêt de raconter par le menu détail mes migrations pendulaires, ni celui de discourir sur les variations météorologiques du moment ni encore d’expliciter mon emploi du temps entre le fer à repasser, l’assiette de coquillettes-jambon, la cuvette du trône et les collègues demeurés. Chers lecteurs, nous ne nous connaissons pas : ma vie est chiatique, la vôtre certainement aussi. Nul besoin de nous les étaler. Tenons-nous en à cela et préservons ainsi notre fragile cordialité.

Ce sentiment ronge même mes relations les plus proches : j’ai de moins en moins à dire et à écouter. L’ennui, ce démon, grandit imperceptiblement et s’ancre peu à peu dans les tréfonds de mon cœur.

— Vieux con délaissé.

Nonobstant votre empathie, figurez-vous qu’être en couple n’aide pas vraiment. Je ne sais pas plus quoi débiter. Raconter le martyre quotidien ? Quelle incongruité de se forcer à replonger le soir venu dans les souvenirs fangeux d’une journée à peine bonne à être oubliée. Le seul intérêt que je pourrais y trouver serait d’emmerder mon public autant que je me suis emmerdé. Mais je m’en lasserais bien vite, alors je me tais.

Venons-en donc au fait : j’ai un problème. Me taraude depuis toujours, en parallèle de la hantise ne plus rien avoir à dire du tout, une démesurée envie de créer, de parler. Formulé autrement : j’ai besoin de dire quelque chose mais je ne trouve pas quoi. Pas simple. Les exemples foisonnent pourtant : je pourrais vous écrire une épopée, une fiction historique, je pourrais vous conter l’amour, le sexe, la violence, la passion… il y a tant à montrer. Et quel talent pour le faire chez certains. Alors ?

Mon ennemi intérieur fut siouxement trompé pendant de longues années, noyé sous une hyperactivité professionnelle assommante, sous l’ingurgitation continue de connaissances, sous de multiples exercices d’écriture. Mais depuis quelques mois, l’assèchement. Nenni. Nada. Que dalle. Rien que je ne puisse plus sortir, un vide accompagné de la délicieuse sensation d’être dénué du talent dont je rêverais : les histoires, je ne sais pas les raconter. Comme si le foutu démon m’empêchait même de concevoir quoi que ce soit d’intéressant, de construire des personnages, d’imaginer leur profondeur, leurs émotions, leur vie.

Tout n’est cependant pas à taire. Une vaste majorité l’est indéniablement mais quelques éclats et résurgences continuent heureusement de briller dans un coin de mon âme et ne demandent qu’à être polis.

Je voudrais tant vous écrire. J’aimerais tant créer et changer.

Je ne saurai jamais vous construire la grande fresque, le surprenant rebondissement, la chasse passionnée, j’ai donc pris le parti de suivre la seule chronologie que je suis forcé de construire, au jour le jour. Pour les quelques éclats que j’arrive toujours à discerner dans l’obscurité. Cette histoire c’est la mienne et c’est ici que tout commence.

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