Nous relier au monde : une méthode

Face au vide 2/4 – L’identité partagée : le questionnement, absolu

  1. Nous construire, le mouvement
  2. Devenir créateurs, transformer
  3. Interpréter, nous insérer dans une globalité
  4. Tendre vers, par-delà nous-mêmes
Nous construire, le mouvement

Je propose que la construction de notre sens, de notre identité individuelle et collective, participe d’un double mouvement.

Tout d’abord, sans cesse revenir au socle de départ et se dire que le seul universel dont on puisse être certain est le questionnement. Toujours réévaluer ses normes à l’aune de l’interrogation originelle, ne rien considérer comme allant de soi et conjurer ainsi les effets potentiellement dévastateurs de la perméabilité, au risque sinon de nous laisser emporter sans contrôle, et de devenir des monstres. Pas nécessairement des meurtriers comme l’histoire en a été témoin mais plus largement des êtres ivres d’une vérité qu’ils s’imagineraient détenir, considérant illusoirement le monde comme mis au diapason de leur réflexion limitée.

Un progrès ensuite qui consiste à choisir une réponse, donc à délaisser les autres potentielles pour explorer et bâtir. Je suis bien incapable aujourd’hui de dire si un système plutôt qu’un autre pourra demeurer, si l’un ou l’autre correspond à une quelconque vérité. Je peux en revanche affirmer que, s’il est crucial d’avoir en tête que le seul absolu certain réside dans la question, il est en revanche tout aussi critique de ne pas en rester là, pour ne pas nous assécher en une coquille vide, sans conviction, ni valeur, ni idée. Ce ne serait pas là une libération mais la pire des aliénations ; c’est dans cette prison que je me suis trouvé des années durant.

Un balancier donc : partir de la question pour creuser à sa suite ce qui semble pertinent, permettant le progrès, et le réintégrer au sein du questionnement global pour l’enrichir continuellement. Débattre, confronter, se forger sa propre voie. C’est la mission que nous confie notre époque, le sens qu’on peut y trouver et la réponse à nos angoisses les plus profondes. J’ai dit que l’absolu seul n’est que coquille vide : plus encore, s’arrêter à la question et ne pas prendre parti, ne pas choisir, considérer toutes les réponses comme égales, c’est la négation même de participer, de construire. Ce serait rester en retrait du monde. En choisissant, en progressant, on s’éloigne certes individuellement d’une position universelle mais on bâtit quelque chose, on prend part à l’approfondissement collectif de la question qui charrie dès lors une multitude de réponses et ouvre de nouvelles portes.

Le relativisme peut véritablement faire de nous ses esclaves et nous aliéner, en nous faisant croire qu’en refusant le choix, nous adopterions un point de vue presque omniscient. Mais ce n’est la position que d’un observateur passif, retranché, un être mort pour le monde. Progresser signifie choisir et donc s’éloigner d’un pur absolu contemplatif. Et alors ? Nous pouvons y retourner quand bon nous semble, pour nous inspirer de la progression du monde entier et nous réapproprier l’ensemble de la question, pour créer à nouveau et explorer sans cesse. C’est la réponse que je propose à l’aporie de la quête de sens, elle fera écho à certains et ne sera légitime, aux yeux de tous, que si elle est adoptée par le plus grand nombre. Ce n’est pas un écueil du relativisme que d’affirmer que ce n’est qu’une réponse parmi d’autres, c’est sa force, sa nature même et notre liberté.

Le balancier, pour répondre besoin d’universel alors que l’absolu a été réduit au seul questionnement. Parler pour soi, pour ce qui vaut personnellement, c’est là le seul progrès possible. Si le but est de tendre vers l’universel y compris dans la réponse, savoir tout de même que seul le questionnement est absolu : toujours juger à l’aune de la question, au risque sinon de perdre de vue qui l’on est. Même en visant un bien commun, même en envisageant ce qui est partagé par le plus grand nombre, ne pas se laisser prendre à considérer qu’une parole, quelle qu’elle soit, est d’évangile. Evaluer, remettre en cause, sans pour autant s’empêcher d’avancer. Même une conception jugée inutile étaye la question initiale et participe à l’absolu qui la dépasse. Rassuré, savoir que toute démarche est élément d’universel ; renforcé, avoir conscience qu’il nous appartient de progresser et d’avancer, en choisissant.

Que cela ne soit pas l’aliénation du relativisme et la violence du vide de la perte de sens mais au contraire la richesse des possibles et la liberté de choix. C’est cela le relativisme en tant que force et non plus en tant que paralysie : pouvoir choisir son progrès, son évolution, ce vers quoi on s’efforce de tendre.

Si nous sommes libres de choisir notre propre réponse, sommes-nous dès lors libres de proférer ce que bon nous semble ? Le cœur de notre raison semble être d’aspirer à l’universel : prenons alors cette mesure comme symptomatique de la voie à emprunter, et tendons vers ce qui nous semble le plus proche de l’absolu, à savoir ce qui sera repris par le plus grand nombre. Tout en n’étant pas universelle, si une réponse convient à la plupart plutôt qu’à personne, cela doit vouloir dire quelque chose. Cette approche n’est pas si éloignée de ce qu’aborde Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem avec la banalité du mal, phénomène similaire à ce que constate Milgram dans son expérience. Elle développe que le criminel nazi qui est jugé, Eichmann, n’a pas commis ces crimes par sadisme mais bien pour se conformer à ce qui était attendu de lui, par conscience professionnelle voire morale qui s’était mise à « fonctionner à l’envers » au sein du paradigme nazi, où la morale était inversée. Dès lors, au nom de quoi juger les criminels qui, comme Eichmann, ont agi en fonction de ce qui était attendu d’eux par le dépositaire de l’autorité ? Arendt appelle de ses vœux un droit et un tribunal internationaux, que ce soit l’humanité tout entière ou du moins le plus grand nombre qui juge, cela ayant valeur d’idéal.

Je conçois ma responsabilité de sujet pensant comme de devoir progresser dans un sens avalisé par un tel tribunal de l’humanité. Ce que je m’imagine validé sera toutefois bien différent de ce que par exemple toi, mon lecteur, pourrait penser. C’est ce que je considère comme la richesse des possibles, quand bien même nos avis divergeraient du tout au tout. Je suis pour le débat, pour les éventualités multiples, si c’est la volonté d’universel qui motive la personne en face de moi, même si sa position m’est détestable. En revanche, si tu choisis de progresser dans une voie que tu penses contraire à l’intérêt général, je ne peux l’accepter. Ce n’est là que mon acception, toute personnelle, de la liberté qui nous est donnée et des responsabilités qui l’accompagnent.

 

Devenir créateurs, transformer

Une fois le cadre théorique établi, n’en demeure pas moins la même angoisse et la même incapacité à se sentir uni au monde. Je suis ainsi resté muet des années durant, suite à ma confrontation avec l’aporie du relativisme.

J’ai pendant longtemps fustigé celles et ceux qui dénonçaient le relativisme comme le pire des maux. J’apporte désormais une nuance : même s’il est synonyme de liberté, s’il peut être la voie vers une réappropriation de valeurs, vers une multiplication des possibles, s’il peut être salvateur, il porte en lui un véritable danger. Si on s’y arrête sans parvenir à s’approprier certaines des potentialités qu’il propose pour se dépasser, si on se laisse submerger par le vide qu’il révèle, si on s’effondre sous la responsabilité allant de pair avec la puissance, alors il est effectivement à combattre. Il est potentiellement mortifère et mieux vaut peut-être ne pas être libre que se laisser gangréner de cette liberté.

Il ne faut cependant pas abandonner trop vite l’espoir en l’homme ; ma conviction a toujours été, même lorsque j’étais plongé dans l’obscurité relativiste, qu’il y avait plus à tirer de la formidable liberté dont nous jouissons aujourd’hui. Je n’ai jamais douté que l’homme possédait en lui le pouvoir de concrétiser les promesses qui l’ont porté jusqu’ici : durant cette sombre période, je ne doutais que de moi.

Quelques années après avoir fracassé mes espoirs sur ce mur d’aliénation, et après forces tentatives, s’est cristallisée en moi l’idée du balancier entre progrès et questionnement ; tout à la fois construire et retourner à un absolu, mettre en perspective et ne pas me perdre. Je retrouvais une forme de sens. Mais l’impossibilité d’avancer, toujours.

L’envie de transformer est cruciale : il nous faut pouvoir prendre en charge notre puissance et modeler le monde à notre image. La toute-liberté serait sinon galvaudée et aliénerait bien plus que toute contrainte. Voyons cela au sens large : en agissant, on transforme d’autant le monde puisqu’on y apporte quelque chose qui n’existait pas auparavant, on est en cela créateur. Dans cette acception du terme, nous devrions tous nous sentir capable de prendre une part active au sein de notre environnement ; c’est notre destin, porté par la promesse de notre époque.

La perte de la confiance en notre faculté à transformer est pour beaucoup dans les désillusions actuelles et le rabat sur des idéologies promettant de retourner à des périodes révolues de prospérité. N’attendons pas d’être forcés à un retour en arrière, construisons notre âge d’or ! On ne bâtit naturellement pas tout soi-même : c’est bien au sein d’un groupe, chacun étant spécialisé dans un ou plusieurs domaines, qu’un grand projet peut être conduit et être source de succès. On doit cependant, pour cela, avoir confiance en ses propres capacités à avancer, à découvrir, à créer, tout en connaissant ses limites. Je résumerais ainsi : tout est a priori accessible à chacun s’il s’en donne les moyens, dans la limite du raisonnable.

Tout d’abord donc : tout est a priori accessible à chacun. Il est délétère d’estimer qu’on ne peut sortir de son domaine, qu’un élément est inaccessible. Cela est non seulement sclérosant mais encore parfaitement faux : tout domaine s’apprivoise, toute théorie s’apprend, de courte ou de longue haleine. Se dire que quelque chose est inabordable relève de la prophétie auto-réalisatrice, il n’y a effectivement pas de meilleur moyen pour échouer que ne pas essayer ou se persuader que la marche est trop haute à franchir. Être confiant dans ses capacités, tout en restant lucide sur la tâche à accomplir ainsi que sur le temps à y investir, est la meilleure base pour amorcer la construction d’une solution. Si certains ont un panel d’aptitudes plus élargi que d’autres, si certains sont plus sachants, chacun possède son expertise et souffre de domaines où il n’entend rien. Personne ne doit être découragé d’explorer ce qu’il ne connaît pas : c’est en ne se confrontant pas à l’inconnu, en n’apprenant pas, que le danger de l’isolement, du repli sur soi, de la perte de confiance guette. Il n’est a contrario aucunement sécurisant de se dire que tout est accessible sans respecter de limite ni de méthode. Si tout est a priori accessible à tous, cela demande à la fois d’y investir les efforts nécessaires et de délimiter ce qui est raisonnable.

Ensuite, se donner les moyens : aucun savoir, aucune connaissance pratique ou théorique n’est accessible sans effort. Pour progresser, il faut y travailler, qu’on se trouve en face d’un problème complexe, d’une tâche isolée, qu’il s’agisse d’apporter une modeste contribution ou bien qu’il faille modeler tout un monde à son image. Persévérance, travail et résilience sont obligatoires pour surmonter les obstacles un à un, pour prendre le chemin de la liberté qui nous est offerte. Si aucune barrière ne doit nous sembler infranchissable, si je suis persuadé que c’est en étant confiant en ses capacités à se dépasser qu’on peut sortir de son domaine de compétences et se sentir comme partie prenante d’un monde sinon trop vaste et complexe, nul ne doit s’imaginer que la confiance suffit : l’effort, la réflexion et le travail en sont des éléments nécessaires.

Le raisonnable, enfin. Avoir confiance en soi, en ses facultés, chercher et trouver, vouloir transformer le monde, c’est également savoir où s’arrêtent ses possibilités, distinguer ce qui peut être modifié de ce qui ne le peut pas, s’en remettre à d’autres lorsque la tâche est trop importante et demande un effort démesuré. Ce qui est raisonnable pour l’un à tel moment de sa vie ne le sera toutefois pas pour l’autre à tel autre moment : comment alors déterminer ce qui rentre « dans les limites du raisonnable » ?

L’inscrire dans le marbre est impossible, tant l’application du principe que nous avons énoncé est vaste et peut concerner l’action demandant quelques minutes ou encore le changement de vie devant se préparer des années durant. Le plus efficace reste donc de partir de l’effort à fournir et estimer la durée nécessaire pour atteindre le but souhaité, quel qu’il soit, du plus basique au plus complexe, du simple repas à préparer jusqu’à l’apprentissage complet d’une langue comme le japonais pour un occidental. Le temps de préparation desdits plats se compterait par exemple en dizaines de minutes, alors que pour apprendre le japonais, il faudrait à un anglophone autour de 2 200 heures d’apprentissage, soit plus de dix ans à raison de quatre heures par semaine. Se poser ensuite la question : mis à part la réjouissance culinaire, à quoi pourrais-je m’employer pendant les prochaines minutes ? Si je trouve quelque chose de plus satisfaisant, j’abandonne l’idée et j’opte pour l’autre ; sinon, je me lance. Pour le japonais, procéder de manière identique : pendant les dix prochaines années de ma vie, que pourrais-je atteindre à raison de quatre heures par semaine ? Une fois cela identifié, qu’est ce qui m’apporte le plus ? Imaginer les possibles, se projeter et choisir ce pourquoi le temps en question sera le mieux employé. Pour d’innombrables raisons les alternatives au cours de japonais pourraient être pertinentes : en 2 200 heures on a le temps de produire tant de choses, de se transformer, voire de changer sa destinée. Pour un certain nombre de raisons également, ces cours pourraient s’imposer comme le meilleur investissement possible.

Cette approche, pragmatique, semble simpliste : elle l’est en effet. Elle a tout du moins le mérite de considérer que tout est accessible a priori si on s’en donne les moyens, tout en mettant en perspective l’engagement indispensable pour atteindre un but spécifique et de le comparer à ce qu’on pourrait réaliser en lieu et place. Il n’est donc plus question de juger qu’on peut ou qu’on ne peut pas. Tout est possible, dans les limites des capacités humaines, mais demande effort, temps et énergie : sont-ils optimisés à être employés à ceci ou bien à autre chose ? La décision n’est plus passive, elle est active et si on ne choisit pas cette voie, c’est pour en emprunter une autre, pas pour rester immobile. Je suis ainsi véritablement partie prenante de mon environnement, du monde en général, je me transforme et le modifie en retour. Cette approche a également le mérite de nous forcer à nous projeter au-delà de notre simple immédiateté : en visualisant le but à atteindre, l’effort nécessaire, ce que cela nous apporterait, nous commençons à tendre vers autre chose. C’est la clé de ce que nous abordons ensuite : l’utile, le rationnel derrière nos investissements commencent à rencontrer le dépassement de soi. De ce concours émergera le sens.

Pour finir, quelques mots sur ce qui me semble être une forme d’abdication face à tout effort. Nous avons tendance à nous estimer dans l’impossibilité d’entreprendre quoi que ce soit, alors que nous dilapidons en réalité le temps qui nous est donné. Nous jugeons que nous ne sommes pas légitimes ou encore que ce n’est pas à nous de prendre en charge ceci ou cela : la société est spécialisée, il y a donc un expert pour tout, pourquoi nous contraindre ? Combien de fois n’avons-nous pas jugé bon de prendre un temps pourtant tout à fait raisonnable pour tenter de surmonter une difficulté et ainsi progresser ? C’est dans un tel exemple d’abdication de volonté et de curiosité, apparemment banal, que chacun creuse finalement lui-même son silo, qu’il perd de vue l’envie de comprendre et d’agir, qu’il s’enferme progressivement. Ainsi grandit insidieusement le sentiment de ne pas avoir sa place dans un monde trop grand et obscur.

 

Interpréter, nous insérer dans une globalité

Alors que nous voilà parés pour ne pas rester en marge d’un monde que nous ne comprendrions pas, pour en être même créateur et moteur, comment nous sentir en train de créer du sens ?

Considérer l’utile, comme nous venons de le voir, fixe un objectif : la rentabilité du temps « investi ». Or ne suivre qu’une direction, ne pas se forcer à prendre de hauteur, est un des facteurs pouvant conduire aux désastres de la perméabilité. Ce serait une reproduction mortifère des erreurs du passé dont il nous faut apprendre : dans l’utile non plus, rien n’est absolu, l’alternative doit être envisageable quelques instants. Il faut se connecter à autre chose. N’oublions pas que nous sommes par ailleurs limités par notre potentialité : quand bien même nous sommes désormais en mesure d’altérer notre monde, cela reste conscrit à notre sphère d’influence, peu importe l’échelle à laquelle nous nous trouvions. Aussi large soit-elle, il y a toujours plus, toujours un au-delà que nous ne pouvons pas atteindre, que ce soit collectivement ou à plus forte raison individuellement. Ne considérer que notre environnement modifiable occasionnerait ainsi la même angoisse d’être un laissé pour compte du monde en général. Comment nous sentir connectés à une globalité ?

La dernière étape de notre cheminement concerne donc le transcendant, ce qui permet d’aller au-delà de l’immédiatement perceptible et donne ce vers quoi tendre. C’est ce qui m’a personnellement manqué durant ces années d’angoisse et d’aliénation, liées au sentiment de perte de sens.

J’illustre volontiers ce transcendant par ce que j’appelle « l’interprétation de la ruine ». Les premiers instants ponctuels de paix que j’ai connus advinrent en effet alors que je contemplais des ruines ; en Grèce, en Turquie notamment. J’ai longtemps essayé de comprendre ce qu’il se passe lorsqu’on est en contact avec ce qui ne sont finalement que des pierres éparses, du gravier même. Des parties d’un tout qui dépasse ce que nous en percevons à un instant donné : les ruines nous connectent à leur passé, à ce qu’elles ont composé à une époque antérieure. Leur signification provient d’un au-delà temporel non perceptible par nos sens usuels.

Qu’est-ce donc qu’une ruine ? Un élément ayant fait partie, à un instant, de quelque chose et qui en a été séparé par la suite. Le quelque chose a disparu, la ruine demeure. Elle est ainsi systématiquement associée, fait rare, à des éléments dont elle a été disjointe depuis longtemps. Je parle de fait rare car on considère généralement en tant qu’objet ce qui est d’un seul tenant, dont les éléments sont physiquement joints les uns aux autres à un instant donné. La ruine est peut-être une des manifestations les plus communes où la conception perdurantiste, opposée à celle dite « endurantiste », de l’identité à travers le temps semble particulièrement adéquate.

Schématiquement, les endurantistes considèrent qu’un objet donné endure dans le temps, c’est-à-dire qu’à chaque instant de son existence, la totalité de l’objet est présente. Cette page est ainsi la même aujourd’hui qu’elle était hier et qu’elle sera demain. Ses propriétés peuvent naturellement changer (elle peut jaunir, vieillir) mais c’est bien la totalité de la page qui a été, est et sera présente. Les perdurantistes considèrent en revanche le temps comme une dimension, au même titre que les trois dimensions composant l’espace, selon laquelle un objet peut être découpé. De la même façon qu’en ne considérant que la moitié haute de la présente page de papier, on n’en dispose que d’une partie, en ne considérant que la page aujourd’hui, on n’en dispose que d’une partie également. La page de demain est ainsi une autre partie d’un tout constitué de la fusion de toutes les pages aux différents moments de leur existence, comme il est constitué des différents cm2 de papier mis bout à bout. La plupart des perdurantistes défendent de plus l’universalisme : s’il est possible d’associer au sein de la même fusion la page d’aujourd’hui, celle d’hier, ce qu’elle sera dans cent ans et ce qu’elle était à son état naturel précédent, il devient alors tout à fait possible de constituer la fusion de son choix, composé par exemple de ces quelques pages aujourd’hui, de la première ruine que j’ai visitée en Grèce, de tes convictions demain. Cela est une entité, un objet, constitué des parties évoquées, avec une identité propre : objet que d’aucuns pourraient considérer comme farfelu mais objet tout de même. Pour les universalistes, tout peut être associé au sein d’une telle fusion, appelée objet-fusion. Prosaïquement, il y aurait ainsi beaucoup plus d’objets que ce qu’on en perçoit immédiatement, cela permettant de conférer une identité à ce qui aurait sinon été considéré comme épars ainsi que de préciser ce dont on parle, proposant ainsi une solution à certains paradoxes de pensée comme celui du Bateau de Thésée. Je ne souhaite pas trancher la querelle entre perdurantistes et endurantistes : ces deux conceptions de l’identité se comprennent, je tire juste de l’interprétation perdurantiste (ou plutôt universaliste) la perspective de pouvoir associer au sein du même objet-fusion des parties que d’autres considéreraient comme distinctes, permettant ainsi de donner une existence à une entité qu’on aurait sinon ignorée. Si une grande partie des combinaisons possibles ne débouchent sur rien, doit-on pour autant s’interdire de les construire ? L’objet farfelu évoqué plus haut, constitué de ces quelques pages aujourd’hui, de la première ruine que j’ai visitée en Grèce, de tes convictions demain : est-il à ce point aberrant qu’il ne mériterait jamais d’être considéré ? Ou bien le fait de pouvoir tout associer, de procéder à des combinaisons qu’on n’aurait pas osé imaginer, pourrait faire advenir une forme de sens ? A bien y réfléchir, cette ruine il y a quelques années, ces pages qui l’évoquent, tes convictions demain qui seront peut-être influencées par ce que tu es en train de lire, peut-être le lien est-il plus pertinent que ce qu’il aurait semblé au premier abord ? Les universalistes appellent cela « objet-fusion », d’autres n’y voient aucunement un objet mais une simple association d’idées, peu importe comment on qualifie ce « tout » : j’emprunte simplement aux universalistes cette capacité à tout associer, que chacun le nomme comme il le souhaite. Envisager des entités, des associations, qui nous dépassent peut-être aujourd’hui mais ont fait sens pour d’autres, feront sens demain, permet de nous sortir de notre immédiateté au monde et de nous connecter à autre chose. Je crois qu’ici réside la clé du sentiment de sens perdu.

La ruine est ainsi l’élément présent à un instant donné d’un objet-fusion qui remonte au temps où elle faisait physiquement partie d’un tout plus large. Aussi réfractaire que l’on puisse être à la conception perdurantiste, la ruine est aisément considérée comme « ce qui reste aujourd’hui » de ce tout, comme sa partie actuellement présente : elle nous connecte à la fois à autre chose et à un autre temps. Elle est nécessairement envisagée comme partie de son tout révolu, sa manifestation dans notre espace-temps. Elle ne remplit cependant son rôle qu’une fois mise en scène au sein du décorum qui permet de la relier à son passé ; elle ne serait sans cela que bris et gravier. Une pierre perdue parmi les autres se raccroche difficilement à ce qu’elle a été. Si des colonnes entières demeurent en revanche côte à côte, le reste du temple vient tout à coup à l’esprit. Des morceaux de statue positionnés aléatoirement n’évoquent rien ; disposés aux emplacements qui étaient les leurs dans l’œuvre initiale, on imagine volontiers ce qui a été détruit par le temps. La ruine, conceptualisée, travaillée, est une porte vers un au-delà. La même pierre peut vouloir dire des choses bien différentes.

La sérénité qui m’avait envahi il y a longtemps en parcourant des ruines fut récemment ravivée alors que je gravissais, au Japon, un chemin pentu protégé par d’innombrables toriis, ces portails rouge orangé qui symbolisent la séparation entre le monde physique et le monde spirituel. Le torii, relié à rien matériellement, est lui aussi une porte vers un autre monde, spirituel cette fois-ci. Ruine et torii sont tous deux parties d’un tout dont ils sont les seuls éléments perceptibles à l’instant présent, transcendant les époques pour la ruine, la frontière avec l’immatériel pour le torii. Alors que j’avançais, je me retrouvais raccordé à un tout qui me dépassait. La question n’était pas de savoir si j’envisageais moi-même que ces ponts spirituels puissent exister : que certains les considèrent comme liés à autre chose suffit à me projeter. Et quelle paix de relier, d’envisager le tout qui dépasse l’immédiatement perceptible !

Mon interprétation de la ruine : si tout était potentiellement ruine, partie de tout, d’un ensemble passé, présent, futur, matériel ou immatériel ? De la même manière qu’il suffit de conceptualiser une pierre en tant que ruine pour faire émerger un sens qui la dépasse, suffirait-il d’envisager, pour une autre pierre, une personne, une idée, un sentiment, le tout qui le ou la dépasse, pour faire advenir du sens ? On considère en effet avec la ruine une pierre qui, seule, ne signifie rien, mais qui, en tant qu’élément d’un ancien temple, devient tout à coup porteuse d’histoire, de sens. C’est cette pierre mais c’est aussi celle d’à côté : peut-être a-t-elle aussi fait partie d’un tout plus large, plus grandiose ? Peut-être sera-t-elle incorporée demain dans le plus grand monument qui sera jamais bâti ? C’est ensuite telle idée, qui semble inepte aujourd’hui mais qui sera peut-être porteuse, au fil des transformations à venir, d’une révolution ? C’est tel acte qui, pris isolément, semble insignifiant mais qui est en réalité la conséquence d’une chaîne de causes/conséquences si complexe, qu’on ne pourra jamais en saisir l’ensemble de la suite logique ?

Peut-être ai-je été serein en contemplant ces ruines car elles sont un des rares signes, dans notre monde actuel, de la possibilité d’aller au-delà de la perception immédiate ? Peut-être encore peut-on y voir une des rares manifestations acceptées aujourd’hui d’une forme d’essence qui précèderait l’existence ? L’utile permet d’activer, de progresser, de réfléchir ; le transcendant, de nous réconcilier avec ce qui nous dépasse et nous apaise. A l’image d’une vieille pierre qui prend tout son sens parce qu’elle est envisagée au sein d’un tout qui la transcende, tout pourrait être également ruine ou partie de quelque chose. C’est en reliant, en établissant des ponts, en transformant cela en porte vers un monde qui nous dépasse, qu’advient le sens. A la manière des universalistes, pouvoir créer soi-même ses « objets-fusion », faire advenir au-delà de ce qui est perceptible immédiatement pour relier, dépasser le matériel de l’instant, tendre vers un universel et nous reconnecter à une forme de sens.

Un autre moment d’apaisement advint alors que je visitais le sanctuaire shintoïste du Meiji-jingu à Tokyo, où je découvris les Meoto Kusu, deux arbres reliés par une lourde corde. Je n’y prêtai initialement guère attention. Alors que je prenais repos sur la rambarde qui les protégeait, je fus rappelé à l’ordre par un des surveillants de la zone, me retournai et découvris un écriteau sur lequel était écrit : « These camphor trees, planted in 1920 at the time of the enshrinement of Meiji Jingu, have grown under the protection of the deities to become huge and vivid, and are considered to be sacred. Well known as “Meoto Kusu” or “Husband and Wife”, the coupled trees have become a symbol of happy marriage and harmonious life within the family. May happiness be brought to you through the divine power of these trees. »

Tout prit sens, instantanément. Ces deux arbres que j’avais presque ignorés furent tout à coup insérés dans une vague de références, de significations, qui me projetèrent au-delà de moi-même, au sein d’un tout qui me dépassait et qui calma le tumulte qui broyait mon esprit à cet instant.

Je précise ne défendre en rien un quelconque animisme et être même assez enclin à la circonspection. C’est justement ce qui m’impacta le plus : que cela ait un tel effet sur quelqu’un plutôt réfractaire me fit prendre conscience que je touchai là à quelque chose de fort. Je réalisai le soir venu, alors que je repensais à cet événement, qu’il s’agissait d’une autre variation de l’interprétation de la ruine : la pierre était devenue arbre, le monument du passé s’était transformé en divin. Une connexion était à nouveau mise en scène entre ce que mes sens percevaient et ce qui me dépassait.

On touche finalement ici au mystique : l’extinction du sentiment religieux n’étant pas pour rien dans le violent sentiment de perte de sens que nous évoquons depuis le début. C’est dorénavant à chacun de déterminer son sens là où son cœur le porte : une partie de ce sentiment peut être trouvé en se forçant à pratiquer l’interprétation de la ruine. Tout est potentiellement ruine de quelque chose, passé ou à venir, matériel ou non. On peut y croire ou non, choisir de voir des ponts, des relations qui échappent aux sens physiques ou les ignorer : que de tels ponts puissent exister pour certains suffit à connecter au-delà de soi-même. Prendre le temps, même bref, de se projeter au-delà de sa perception, d’imaginer son environnement et soi-même par ricochet, comme intégrant un tout. Cela permet d’apaiser, de générer quelque chose qui sinon manquerait, une compréhension globale. Si le mystique est trop rédhibitoire, qu’à cela ne tienne, on peut aussi voir ces arbres comme partie de l’élément terre, de la forêt dans son ensemble. Elargir. Il est délétère de n’envisager notre environnement que pour et par lui-même : associons les idées, laissons courir un flot de mises en relation, pour nous dépasser.

Se forcer à se projeter, ne serait-ce qu’un bref instant, au-delà de la simple immédiateté. Cela peut être bien sûr au travers de la religion, mais également dans la vie quotidienne ; celui qui n’a jamais tenté l’expérience ne peut connaître l’apaisement ressenti par la pratique de l’interprétation de la ruine. Dans une gare, au milieu de la rue, en plein travail : prendre quelques secondes pour imaginer les personnes devant soi au-delà de ce qu’on en perçoit directement, les envisager dans l’ensemble de leur vie en tant que parents, enfants, amis, en train de s’adonner à leurs passions, à rêver, à vieillir… Cette idée qui vient d’être formulée : suspendre son jugement quelques instants pour s’imaginer d’où elle vient, ce qui a été vécu par la personne qui l’a émise, par son entourage, pour qu’elle soit énoncée telle qu’elle l’a été. Penser son ou ses contraires. Cette pierre, l’envisager comme élément du temple ou de la statue dont elle a potentiellement fait partie des siècles auparavant. Cet arbre, le voir relié à une divinité qui la protège ou bien comme élément de la vaste forêt du monde. Ce bonheur qu’on ressent, considérer tous les chemins alternatifs d’où il aurait été absent et le savourer. Cette souffrance qui ronge, tel Victor E. Frankl, percevoir en quoi elle rend plus fort, à quel point la surmonter est crucial pour soi et pour d’autres. Cette peur qui paralyse, comprendre de quel danger elle protège mais aussi en quoi elle peut être domptée. Se dépasser, fusionner avec le monde, et prendre ainsi sa place. Un apaisement à nul autre pareil, fantastique manière de créer, de poétiser, de réenchanter, de se refonder dans des essences que nos avons perdues de vue.

Ce n’est vraisemblablement pas un hasard que mes expériences se soient produites en voyage, m’être extirpé de mon environnement habituel ayant de toute évidence facilité le franchissement du cap. La prise de conscience effective de tout cela advint lors de ma rencontre avec les Meoto Kusu : peut-être avais-je littéralement besoin de voir écrit, sur cet écriteau, qu’un lien avec un autre monde pouvait exister pour m’y éveiller. Les toriis, puis à leur suite les ruines, me revinrent en mémoire, et je fus alors propulsé dans un tout qui me dépassa. A cet instant précis, je décidai de restituer cette expérience, elle méritait d’être rapportée ; cela m’éloignerait certes de l’absolu interrogatif mais je pourrais progresser et me connecter au monde. Tout cela participant finalement bien plus d’un absolu que de ne rien faire.

J’avais enfin, après des années de doute et d’angoisse, surmonté l’aliénation du relativisme ; je devenais créateur.

 

Tendre vers, par-delà nous-mêmes

Si les ruines grecques et l’immatériel japonais m’ont permis de retrouver pour un temps la lumière, je n’oublie aucunement à quel point il est facile de se laisser rattraper par le sentiment délétère de perte de sens. Au-delà de ce qui a été évoqué précédemment, il est nécessaire de prendre toutes les précautions pour se forcer à se projeter au-delà de son monde immédiat, au risque sinon de s’écrouler sous son poids immense.

Je vous propose ici une approche complémentaire pour nous connecter à un tout qui nous dépasse et ainsi générer du sens. Cela me donne l’occasion d’introduire Il y a des dieux, de Frédérique Ildefonse. Ce qui m’y interpelle est sa thèse que le bonheur pourrait être dû à la faculté, pour chaque individu, de drainer son énergie psychique, de ne pas la laisser inexploitée. Elle fonde son analyse sur les pratiques rituelles dans les terreiros de candomblé et l’apaisement tout à fait inhabituel qu’elle a ressenti en les observant. Je ne manque d’ailleurs pas de faire le lien avec ma propre expérience des ruines, des toriis et des arbres du Meiji-jingu : c’est l’observation, dans un environnement différent du nôtre, qui nous a connectés à un au-delà et nous a révélé une partie de nous-mêmes. Le rituel permettrait selon elle de canaliser une énergie psychique qui, vacante, générerait la question du sens et ferait monter l’angoisse. Avec le rituel, la question du sens ne se pose plus : on pratique simplement, sans questionnement. Ce qui la submergea lorsqu’elle arriva sur le terreiro est le sentiment que quelque chose s’y passait qu’elle ne retrouvait nulle part ailleurs. Pour ma part, lorsque je lus l’écriteau planté près des Meoto Kusu, je ressentis comme une vanne s’ouvrir dans mon esprit : mon angoisse et l’incessante question du sens s’y déversèrent et j’en fus instantanément allégé. De même lors de mes rencontres avec les ruines et toriis où je perçus une force se déplacer à l’extérieur de moi : je jetais quelque chose en dehors de mon environnement et, en lâchant prise, je me reliais au-delà de moi-même. D’une certaine manière, je me transcendais.

En n’investissant pas notre liberté, notre énergie, notre puissance, dans quelque chose qui nous dépasse, nous en devenons écrasés, nous doutons. Peut-être est-ce cela la dépression : le fait d’être écrasé par la charge de nos potentialités, jamais transférées en-dehors de nous, en-dehors de notre sphère d’utilité, et d’en devenir paralysés.

« La dépression, c’est l’effondrement sur soi de la puissance, d’une puissance non investie, mal investie, qui ne sait pas inventer des investissements, qui s’effondre dans le gouffre qui n’est que l’ombre portée de sa propre puissance mal employée ou inemployée. »

« La dépression peut être pensée comme l’effondrement sur soi de l’énergie, comme l’auto-écrasement par la masse d’une énergie non canalisée – non drainée. »

Il me semble que nous pouvons élargir les rituels religieux à tous les actes permettant de ne pas être submergé par sa propre énergie, sa propre puissance : ce qu’on pratique pour la pratique en elle-même, qui connecte à un monde parallèle. Cela est nécessairement source de contraintes mais là réside tout le point d’Ildefonse : se libérer de toute obligation aurait l’effet inverse de celui escompté, en nous enlevant ce qui canalise nos potentialités, notre énergie. Nous devons pouvoir projeter ce trop-plein de puissance en-dehors de nous, tendre vers quelque chose et lâcher prise. Ainsi, nous pourrons tracer une route qui par définition limite nos possibilités, notre contrôle absolu, mais nous permet de progresser. C’est l’application pratique du lien entre absolu et progrès : notre liberté équivaut à un absolu dont nous ne pouvons rien tirer sans le restreindre. A vouloir rester libres de tout et riches d’une infinité de possibles, nous ne choisissons rien, nous finissons vides, écrasés et aliénés. Ildefonse parle d’ailleurs de la liberté absolue comme d’une geôle : notre trop-plein d’énergie psychique ne trouvant plus rien pour le canaliser se rabat sur nous-mêmes avec violence, c’est l’aliénation du relativisme que nous combattons.

La pratique rituelle permet de dépasser notre liberté totale en nous forçant à nous plier à quelque chose. Il est d’autant plus important de nous discipliner de la sorte que nous sommes dans nos sociétés en paix, sédentarisés : nous avons ainsi tout le loisir d’être écrasés par une question du sens qui se poserait bien moins pour ceux qui seraient par exemple en mouvement permanent et donc sollicités par un changement d’environnement ou encore en terrain hostile. Freud observe ainsi que les névrosés s’apaisent en temps de guerre, le déchainement extérieur offrant un déversoir à notre énergie intérieure. La paix, l’immobilité conduisent alors notre psychisme non-sollicité à nous submerger : le rituel donc pour le canaliser, en-dehors de nous. Par l’automaticité du rite, que la question du sens arrête de se poser perpétuellement. Un des éléments qui m’a jusqu’ici rongé : à chaque instant de vacance de mon esprit, m’interroger sur mon identité, ce que je voulais accomplir, me demander pourquoi je réalisais ceci plutôt que cela. Quel enfer de sans cesse y revenir ! En nous reliant à autre chose, en acquérant un automatisme à travers une astreinte à cette activité, devenue rituelle, l’esprit n’est plus vacant et la question du sens peut se reposer.

Le seul rituel qui demeure aujourd’hui, Ildefonse le remarque également, c’est le travail. Or ce n’est pas, pour la plupart, une pratique pour le bonheur de la pratique mais en vue d’utilité, qui nous ramène perpétuellement à notre quotidien. Pour pouvoir se dépasser, il faut se constituer son propre rituel non pas pour en tirer quelque bénéfice, mais pour la pratique en elle-même. Se dépasser, sortir de son environnement : qu’il s’agisse d’un art, d’une activité, d’un chemin de vie, d’une pratique spirituelle, d’une personne même, rien n’est selon moi à exclure des moyens possibles pour se connecter à une forme de chemin infini.

D’aucuns pourraient arguer que cela revient de facto à viser l’utile : celui des bénéfices qu’une telle pratique induirait. Il est toutefois crucial, même si un des buts est de ne plus être assommé par la question du sens, qu’il y ait en premier lieu du bonheur dans la pratique en elle-même, au risque sinon de retomber dans un pur utilitarisme et de se fermer à la possibilité d’un quelconque dépassement de soi. Le rituel que j’appelle de mes vœux est plus large que l’acte religieux codifié : c’est ce qui est répété, non pas en vue d’une utilité directe mais principalement pour le bonheur de la pratique, nous extirpant de notre sphère d’utilité immédiate, nous connectant à un tout qui nous dépasse, à une essence en quelque sorte.

J’ajoute également un élément : celui de l’apprentissage, ou plutôt du mouvement. S’il n’y a pas cette progression, il y a risque de ne plus se dépasser mais de rester dans le connu, le perceptible. Or le but premier est bien d’être continuellement projeté au-delà de soi-même, la dynamique est donc vitale. L’apprentissage au sens le plus large qu’on pourrait lui donner, pour qu’il y ait évolution nécessaire au renouvellement de l’intérêt et au développement de nouvelles facultés. Si l’apprentissage arrive à son terme, si une automatisation dans laquelle on n’a plus besoin de s’investir s’y substitue, explorer à nouveau, dans une autre direction. De même si une bascule du côté de l’utile s’opère. Que la question du sens n’ait pas à se poser. Le mouvement, le dynamisme : l’élément déterminant pour ne pas être écrasé, immobile, mort dans notre rapport au monde. « Il me semble qu’il est important de favoriser des investissements actifs et moteurs sans visée de connaissance ou conscience – à seule visée de dynamisme, pour éviter à la machine de pensée de tourner à vide ».

Pour ma part, après de si longues années d’angoisse à n’envisager que le directement perceptible, à ne rechercher que l’utile, je choisis d’appliquer les deux règles que j’ai identifiées pour me dépasser continuellement et ne plus sombrer dans l’obscurité de la perte de sens. L’interprétation de la ruine tout d’abord : quelques secondes pour élargir au-delà de ce que je perçois directement. Telle idée, objet, personne, sensation, les envisager dans un objet-fusion, dans un environnement qui me dépasse : leur origine, leur futur, leur lien avec une myriade de possibilités imaginables. Le rituel ensuite : la pratique pour le bonheur de la pratique, non pas pour en tirer quelque de chose mais pour m’ouvrir et me lier à un autre monde. A rebours de ce que je me suis évertué à accomplir ces dernières années au seul nom de l’utile, à seule fin de produire, d’en tirer quelque bénéfice, conduisant à une angoisse et une aliénation permanentes. A travers le balancier entre d’une part l’utile, l’immédiat, ce qui constitue le monde que je peux transformer et d’autre part un au-delà qui dépasse mon environnement et moi-même, je crois pouvoir réconcilier les contraires : l’absolu et le progrès, les possibles infinis et leur canalisation, l’existence et une forme d’essence. Et ainsi trouver la paix.

Choisis ce vers quoi ton cœur te porte et savoures-en la pratique pour la pratique. Cela te liera à ce que tu n’aurais jamais pu imaginer, au monde dans sa globalité.

Etre en mouvement, c’est prendre conscience. Ce qu’on perçoit, qu’on connaît, soi-même, les autres, son milieu, tout cela fait partie d’un tout plus large, peut-être inaccessible mais pourtant porteur d’un monde de possibles. Des portes vers une multitude d’autres univers : les ouvrir et explorer, en découvrir d’autres, ne plus s’arrêter.

Se mouvoir, avoir confiance et s’apaiser.

Face au vide 4/4 – La paix retrouvée