L’identité partagée : le questionnement, absolu

Face au vide 1/4 – La perte de sens

Pour se construire, créer son sens, savoir quoi faire et comment, il paraît naturel de rechercher comme fondement de l’identité une forme d’universel, d’intangible, de certitude.

La perméabilité me conduit à penser qu’il n’y a aucune norme universellement partagée, c’est-à-dire par tous et en tout temps. Morales, lois scientifiques, considérations politiques et économiques, tout cela évolue, se modifie, se confirme pour ensuite se contredire.

Qu’il y ait une vérité absolue qui nous dépasse et qui serait destinée à être partagée par tous, de manière permanente, constitutive ainsi de l’identité de chaque homme, je ne peux rien en dire : je reste prisonnier de mes représentations, il m’est impossible de connaître la chose en soi. Une réponse absolue adviendra peut-être un jour : à date je ne peux que constater que nous n’y sommes pas. Nous pourrions toutefois être tentés de qualifier, dans le domaine scientifique en particulier, des lois validées par l’expérience comme « vraies absolument ». Ce serait erroné : comme l’histoire le démontre de manière permanente, les théories qui semblent à un instant donné rendre parfaitement compte de l’expérience continuent d’être complétées, amendées, parfois renversées. Ainsi la révolution copernicienne ayant radicalement changé la conception du monde physique ou encore la physique quantique remettant en cause la physique newtonienne pour le domaine de l’infiniment petit. Ce n’est pas parce qu’une théorie rend compte de manière satisfaisante des observations extérieures qu’on peut en déduire qu’elle est vraie absolument, elle est simplement efficace. L’exemple de Copernic : dans un référentiel géocentrique (plaçant la terre au centre de l’univers), la théorie dite des épicycles et plus encore le modèle de Tycho Brahé rendaient très bien compte du mouvement des planètes perçu par un observateur terrestre. Copernic, avec l’héliocentrisme, bouleversa cette conception en plaçant le soleil au centre de l’univers, en simplifiant le modèle tout en proposant une meilleure approximation du mouvement des planètes. Pour être précis, il proposa un meilleur référentiel inertiel qui simplifie la modélisation des mouvements. Elle le serait encore plus en prenant pour centre du référentiel non pas le centre du Soleil mais le centre de masse du système solaire. Ces référentiels ne conviennent pourtant toujours pas pour prédire le mouvement d’un corps au sein de la galaxie, il faut alors changer à nouveau de référentiel… Dès lors quel référentiel est « vrai » absolument ? On ne peut rien en dire : tout au plus peut-on affirmer que, pour une observation donnée, l’un est plus simple et efficace que l’autre. On considère aujourd’hui communément que la Terre tourne autour du Soleil et non l’inverse simplement car cela a l’avantage de proposer une plus simple modélisation et une meilleure valeur prédictive. La science n’est pas affaire d’explication, de sens, de vérité absolue, mais de justesse dans la prédiction. Thomas Kuhn affirmerait qu’au sein de paradigmes différents,  les théories sont incommensurables : on ne peut juger de l’une à l’aune de l’autre.

Ce qui s’applique à la science s’étend au reste également : on reste prisonnier de ses représentations, de son référentiel. Alors que nous ne sommes pas omniscients, comment dès lors prétendre connaitre une vérité absolue qui, par définition, nous dépasse ? Une telle vérité aurait beau lieu d’exister, si elle n’est reprise par personne (laissons de côté la tautologie qui ne permet pas de construire grand-chose), elle ne fonde en rien l’homme en tant qu’homme. Il ne s’agit ainsi pas tant d’établir ce qui serait vrai au-delà de nos perceptions mais bien ce qui constitue le terreau de ce qui fait de nous des hommes, ce que nous partageons tous, pour nous refonder et faire émerger à nouveau le sentiment de sens.

L’absolu que nous recherchons ici ne peut se cantonner à une convergence d’une grande partie de certaines sociétés, il concerne l’universel de ce qui fait de nous des hommes. Cette identité, c’est finalement un nouveau cogito, à la recherche non pas d’une vérité absolue comme Descartes mais de ce qui serait partagé par tous de tout temps ou à partir d’un instant fondateur qui structurerait à sa suite l’humanité.

Un projet voué à l’échec ? D’absolu en tant qu’universel, aucun système de pensée n’a en effet émergé à date. De ce qui pourrait constituer un terreau de notre identité, à savoir des aspirations communes, un système partagé par tous de croyances, d’interprétations, de visions du monde, de discours sur nos origines, rien n’est commun à tous, perméabilité oblige. Certaines conceptions peuvent bien sûr être admises par un groupe restreint, par une majorité de personnes ou encore, dans de très rares cas, par l’ensemble des individus d’une communauté donnée. Je serais en revanche bien dépourvu pour en citer une seule partagée universellement. Du pourquoi de la vie jusqu’aux implications de notre mort en passant par l’existence de Dieu, la définition du bonheur, la manière d’appréhender la famille ou de confectionner les tomates-farcies, chaque époque, chaque pays, chaque individu a son opinion, sa vision… sa recette. Certains instants bénis permettent de se retrouver ponctuellement autour d’une vérité commune, on éprouve alors le formidable sentiment d’appartenir à une communauté, on se sent chez soi, on se fantasme comme détenteur du dogme vrai absolument. Force est pourtant de se rendre à l’évidence, il y a toujours pour concevoir différemment de soi, en tout domaine.

Quand bien même cela ne nous dit rien sur une éventuelle vérité absolue, on ne peut nier qu’il semble toutefois se dégager un certain consensus autour des prévisions scientifiques, d’où une confiance assez générale avant par exemple de monter dans un avion ou encore avant de prendre tel médicament. Aucune théorie, même scientifique, n’est pourtant  partagée par tous : il suffit de voir les débats entre créationnistes et évolutionnistes aux Etats-Unis, la remise en cause des vaccins… Dans le futur, les théories scientifiques évolueront, de meilleures lois rendant compte de la propulsion aéronautique seront énoncées, la composition des médicaments changera… et ce qui peut être considéré comme partagé par le plus grand nombre aujourd’hui sera bouleversé, à tout le moins modifié. Si par l’universel on recherche ce qui est partagé par tous les hommes de toutes les époques (ou du moins à partir d’une époque donnée), aucune théorie scientifique ne peut s’en prévaloir, à l’instar de tous les autres domaines évoqués, qu’ils soient moraux, économiques, politiques etc.

Que reste-t-il alors d’universel si les réponses varient ?

Je ne peux voir qu’une chose : ce qui est à l’origine desdites réponses, le questionnement, issu de ce qui fait de nous des sujets pensants, des hommes : notre capacité de conscience réflexive. L’homme a ceci de particulier qu’il possède non seulement un premier niveau de conscience (il observe, agit, évolue dans un monde extérieur) mais également un second : il a conscience qu’il a conscience et peut dès lors s’observer lui-même. C’est là que réside le point de départ du questionnement : en s’observant lui-même, il peut apprendre de son passé, de ses propres réactions, il lui devient possible de se projeter dans le futur, d’émettre des hypothèses. L’homme sans conscience réflexive vivrait dans l’immédiateté, réagissant à ce qu’il percevrait du monde extérieur dans l’instant ; il ne pourrait rendre compte de ses observations précédentes (puisque son environnement ne les lui soumettrait plus) ni même s’en souvenir. Pas plus ne serait-il capable de se projeter dans un futur qui échapperait, lui aussi, à ce qu’il percevrait immédiatement. En ne percevant que l’extérieur immédiat, il ne réagirait jamais en fonction de ses propres réactions, ne pourrait faire boucler sa conscience sur elle-même et ne pourrait se construire. D’autres espèces ont démontré une certaine forme de conscience de soi, mais de ce que nous en connaissons à date, cela reste incomparable à l’espèce humaine, la démarquant ainsi du reste du monde animal. Ne poussons pas l’anthropocentrisme plus que de raison : peut-être nous rendrons-nous compte un jour que nous ne sommes pas les seuls à posséder une telle conscience de nous-mêmes et donc à penser. Il nous faudra alors élargir notre acception du sujet pensant, de son identité, de son absolu aussi, au-delà de la seule espèce humaine.

Le questionnement donc comme unique absolu. Il ne s’agit aucunement de dénigrer les propositions de résolution : quelle valeur aurait un « Dieu existe-t-il ? » sans l’ensemble des conceptions positives, négatives ou incertaines, sans l’ensemble des représentations, des religions, des fidèles, des actes de foi ? Assurément aucune : la question n’est riche que de la multiplicité des visions qu’elle génère, de la ferveur de celles et ceux qui s’y projettent.

Il n’en demeure pas moins que dès lors qu’une réponse est apportée, elle exclut celles qui la contredisent. D’universel, de partagé par tous, il ne peut rester que le questionnement originel, augmenté de l’ensemble de la production intellectuelle qu’il génère, chacun se l’appropriant de manière unique et le fondant en sa réponse propre. J’aime bien l’image, quoiqu’un peu tarte, du chemin qu’on parcourrait tout au long de son existence. Les questions pourraient être vues comme les bifurcations possibles, croisements de plusieurs routes. Une vérité serait alors une des directions offertes : il y aura toujours quelques bougres pour suivre l’une ou l’autre ou encore pour revenir de l’une et repartir sur l’autre, nous l’avons assez vu jusqu’ici. En revanche, le point de séparation, à savoir la question, est bien emprunté par tous ceux qui se sont rendus jusque-là. Il est clair que sans les routes alternatives, le point de séparation n’a pas lieu d’être, puisqu’il ne conduirait à rien d’autre qu’à la continuation de la route originelle : il reste cependant le seul élément universel, tout le monde devant le traverser, indépendamment de l’embranchement choisi à sa suite. Reste le cas de ceux qui n’ont jamais l’occasion de passer par le rond-point en question. Cela m’intrigue diablement : sur ce long chemin, est-il possible de ne jamais franchir certaines des bifurcations, même inconsciemment ? Admettons qu’il existe aujourd’hui un homme qui ne se soit jamais demandé, même l’espace d’un instant, si une vie existe après la mort ou encore si ceci ou cela est « moral ». Disons en tous les cas qu’il peut exister des hommes qui n’ont jamais eu à se poser telle ou telle question : selon toute évidence, les grecs de l’antiquité n’ont par exemple jamais eu à se demander s’il était moral d’utiliser une arme de destruction massive pour sauver d’autres vies. Toutefois, si une telle arme avait existé à l’époque, ils se seraient certainement interrogés. Je doute par ailleurs que chacun ait eu l’occasion de se poser toutes les questions imaginables : l’entièreté de l’humanité ne s’est ainsi vraisemblablement pas demandé comment optimiser la cuisson des tomates-farcies. Mais toi, mon lecteur, si tu ne t’en étais jamais préoccupé, maintenant que tu as lu cette question, tu peux y répondre, tu peux la laisser de côté, il t’est en revanche impossible de la réfuter. La considérer comme insignifiante à la rigueur : ce serait alors choisir de ne pas y répondre, pas d’aller à son encontre. De toute la raison, jeu de questions-réponses qui s’enrichissent les unes les autres, ce qu’on ne peut pas rejeter, c’est le questionnement. Nous dirons alors que toute question est bien partagée par tous, dans le sens où elle ne peut être contredite, quand bien même chacun n’a pas eu l’occasion de les assimiler toutes consciemment.

En-dehors de la raison, d’autres éléments pourraient nous rapprocher les uns des autres : des sentiments, sensations, caractéristiques physiques peuvent en effet être partagées… Ils ne sont toutefois aucunement des produits actifs de la raison humaine, seulement des descriptions d’états subis, non pensés. Il est ici question d’une absence de sens que chacun doit pouvoir construire alors qu’il est perméable et libre de penser. Comment établir un système normatif, une interprétation du monde et de nous-mêmes ? Comment concilier cette démarche avec un relativisme ? Enoncer que tous les hommes ressentent telle émotion ou bien sont constitués de tel trait physique n’enclencherait ni construction d’identité ni représentation de la place de l’homme dans le monde. Pour aller au-delà de la simple description, il faudrait transposer ces caractéristiques dans le jeu de la raison et soutenir par exemple que le sens de l’homme se trouve dans le développement de tel sentiment spécifique, mais ce n’est aucunement ce que je veux fonder ici.

Je propose en effet dans la suite une méthode pour que chacun puisse se construire individuellement et trouver son sens propre, tout en participant d’une identité commune et générant son monde, son sens. Si je discutais d’un système où l’identité participerait de telle émotion, j’irais inévitablement au-delà : je commencerais à construire un contenu porteur de sens.

Le questionnement, seul produit de la raison universellement partagé, est quant à lui à l’opposé même du passif, il est à l’origine de la recherche du sens et génère à sa suite l’ensemble de la production intellectuelle de l’humanité. Il est le socle sur lequel peut reposer la suite de cet ouvrage.

De toute la raison, l’absolu est ainsi purement interrogatif ; l’affirmation, quant à elle, est par définition réfutation de son contraire qui peut également être considéré comme vrai. Formuler une réponse, c’est nécessairement diviser ; une vérité et sa négation auront toujours leurs adeptes respectifs. Les réponses érigées en tant que vérités ne sont ni partagées par tous, ni ne demeurent dans le temps, a contrario du questionnement originel qu’on peut tout au plus laisser de côté, en aucun cas réfuter. A la question, au hasard, de savoir si Dieu existe, chacun possède sa propre conviction et les réponses, bien loin même d’être binaires, sont multiples : seule la question initiale est partagée. Après forces réflexions, quelque chose nous relie bien tous, en tout lieu et en tout temps. C’est notre fondement même, ce qui nous pousse justement à rechercher l’universel : le questionnement originel. Cela est mon cogito, non pas à la recherche d’une certitude, mais d’un absolu partagé par tous : personne ne peut réfuter le questionnement, c’est là sa nature même.

Si la réponse est un choix qui élimine des possibilités pourtant partagées par d’autres, elle est donc un pas à reculons de cet universel. Pourtant, sans tentative de réponse, à quoi bon poser la question ? Quel intérêt de lister des interrogations sans les prendre à bras le corps ? C’est la situation paradoxale à laquelle on ne peut qu’aboutir : en voulant répondre pour se construire une vérité, on est de facto obligé de s’éloigner de ce qu’était l’absolu, lorsqu’aucun choix n’avait encore été formulé. Affirmation et universel ne font ainsi pas bon ménage : la vérité non-interrogative n’est pas faite pour être absolue. Elle est pourtant nécessaire pour que la question originelle soit porteuse de sens, pour qu’elle initie un mouvement intellectuel, pour qu’elle soit développée, confrontée à d’autres, pour qu’on puisse s’en nourrir, avancer et perpétuer un apprentissage constant. Sans tentative de réponse, la question brute sera certes universelle mais restera purement contemplative, génératrice… de vide. La réponse est peut-être relative mais elle enclenche le progrès.

Pour tendre vers l’universel et progresser, étayer la question et expliciter des réponses. Entretenir le mouvement entre les deux : que l’absolu ne tourne pas à vide mais soit au contraire moteur, que la réponse ne soit pas faussement érigée en universel mais qu’elle l’irrigue par les questions qu’elle nourrit. On quitte désormais l’approche d’universel, la recherche d’un nouveau cogito ; c’est dès lors ma proposition de méthode, fondée sur cet absolu, pour faire advenir du sens.

Face au vide 3/4 – Nous relier au monde : une méthode