Emmerdare humanum est (2/2)

L’ordre des choses aurait alors voulu que lui fût donné l’intitulé exact puis expliqué en deux-trois phrases récitées mille fois en quoi cela consistait. Je décidai, une fois n’est pas coutume, de braver ma destinée :

— Ah parce qu’on s’intéresse au sujet maintenaaant ?

— Excuse-moi ?

— Mais tu ne vois pas combien tu m’emmerdes ? Je ne demande rien à personne et ne souhaite qu’une chose, pouvoir me siffler tranquillement le champagne que j’ai du reste apporté.

— Pas besoin d’être agressif.

— Pas besoin de me harceler.

— Tu es bien comme on te décrit.

— Ravi de ne pas décevoir.

— Un aigri, vieux avant l’heure, désagréable à tout-va et n’espérant qu’une chose, rendre son entourage aussi malheureux qu’il peut l’être.

— Vieux, moi ? Figure-toi que je tweete.

Il me jeta un regard navré. Sympathique description en tous les cas : on m’en voulait assurément. Il reprit :

— La philosophie, ce n’est pas seulement réfléchir dans le vide, c’est aussi savoir mettre en pratique pour donner à chacun la possibilité d’atteindre le but ultime.

— Rien que ça ? Et lequel ?

— Le bonheur, naturellement. Je n’ai aucunement besoin de te lire pour savoir que tu es passé à côté. Tu es un bien piètre philosophe ; je te le dis sans animosité aucune, sincèrement.

— Et moi sans inimitié, je peux te dire d’aller te faire…

Aristote n’attendit pas la fin de cette répartie que j’aurais pu, il est vrai, avoir plus heureuse. Il prit ses jambes à son coup et quitta la soirée en vociférant une flopée de noms d’oiseaux à mon égard. Peut-être n’était-il pas aussi idiot que cela finalement : en me mettant tout sur le dos, il me faisait passer pour l’élément perturbateur alors qu’il avait attendu, comme tout le monde, le premier prétexte pour prendre la poudre d’escampette. Pour ma part, pas question de filer alors qu’il restait à déglutir cette merveille des papilles : je m’envoyai une rasade dorée et passai au niveau 7.

Ces péripéties me firent tout de même m’interroger sur un chemin de retour passablement aviné. Le bonheur : à la fois tout et rien n’est à dire. Que penser de la sortie d’Aristote ? Le bonheur est-il le but ultime de chacun ? Celui de la philosophie également ? Qu’est-ce que le bonheur ?

La suite…

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