Emmerdare humanum est (2/2)

L’ordre des choses aurait alors voulu que lui fût donné l’intitulé exact puis expliqué en deux-trois phrases récitées mille fois en quoi cela consistait. Je décidai, une fois n’est pas coutume, de braver ma destinée :

— Ah parce qu’on s’intéresse au sujet maintenaaant ?

— Excuse-moi ?

— Mais tu ne vois pas combien tu m’emmerdes ? Je ne demande rien à personne et ne souhaite qu’une chose, pouvoir me siffler tranquillement le champagne que j’ai du reste apporté.

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Emmerdare humanum est (1/2)

J’abhorre de plus en plus ces soirées obligées où se réunissent pêle-mêle des connaissances d’amis d’amis. Je m’y suis pourtant encore tout récemment laissé prendre. Ayant déjà beaucoup de mal à tenir une conversation avec mes proches, vous imaginez sans peine où se situait a priori dans l’échelle de mon intérêt ma rencontre du jour : le collègue d’open-space du mari de la compère de Pilates de ma sœur. Ledit collègue est de plus féru de philosophie, il lit BHL. Joie.

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Pourquoi Charlie (2/2) ?

Au sujet des extrémistes, malgré des revendications clairement identifiées, qu’elles soient religieuses ou politiques, ce serait une sombre erreur de voir en eux de plus fervents croyants. Je n’imagine pas que les membres du Ku Klux Klan se soient plus engagés dans leur foi que le reste des protestants, que les inquisiteurs aient plus eu à cœur de défendre leurs valeurs que l’ensemble des catholiques, que les frères Kouachi aient été les plus dévots des musulmans. J’ose même avancer que cela n’a rien à voir avec une quelconque intensité des convictions mais plutôt à celle d’un danger ressenti.

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Pourquoi Charlie (1/2) ?

J’ai longuement hésité.

Prendre la parole sur ces horreurs, alors que je n’ai aucune légitimité, que je ne suis expert en rien, que j’avais auparavant à peine parcouru quelques rares exemplaires du journal… Mais à quoi bon vouloir poser les questions en passant celle-ci, parmi toutes les autres, sous silence ?

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La question, moteur de l’intérêt (2/2)

L’œuvre peut certes continuer à exister sans le que va-t-il se passer :

« Antigone, c’est la petite maigre qui est assise là-bas, et qui ne dit rien. Elle regarde droit devant elle. Elle pense. Elle pense qu’elle va être Antigone tout à l’heure, qu’elle va surgir soudain de la maigre jeune fille noiraude et renfermée que personne ne prenait au sérieux dans la famille et se dresser seule en face du monde, seule en face de Créon, son oncle, qui est le roi. Elle pense qu’elle va mourir, qu’elle est jeune et qu’elle aussi, elle aurait bien aimé vivre. Mais il n’y a rien à faire. Elle s’appelle Antigone et il va falloir qu’elle joue son rôle jusqu’au bout… » – Antigone, Anouilh.

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La question, moteur de l’intérêt (1/2)

J’ai tout de même le sentiment, avec ma petite affaire du questionnement, de toucher à l’un des ressorts de l’humanité, dépassant la philosophico-tartine que je vous ai étalée sur l’universel.

Tout type d’intérêt, artistique, scientifique, culturel, esthétique… n’est-il finalement pas lié à une interrogation, à quelque chose à découvrir ? De manière évidente et monomaniaque, le genre policier repose sur un socle unique, exploité encore et encore. Qui est l’assassin ? Au-delà de ce genre spécifique, le travail de fiction repose nécessairement sur l’intérêt des lecteurs pour le développement des personnages, d’une histoire : partant d’une ou de multiples situations pour s’acheminer vers une résolution. L’intérêt est donc naturellement porté par ce questionnement. Qui a tué Laura Palmer ? Comment et avec qui Scarlett trouvera-t-elle le bonheur ? Qui triomphera de l’Empire ou de l’Alliance rebelle ? Pourquoi est-il aussi méchant ? Lorsque se sont fait entendre les réponses, lorsqu’il n’y a plus d’énigme, il n’y a tout simplement plus d’histoire car tout a été dit.

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La question, l’universel (2/2)

Loin de moi l’idée de rabaisser toute tentative d’apporter une résolution. Ma conviction est cependant qu’une vérité ne tient que parce qu’elle apporte une nouvelle conception, un autre point de vue, et participe ainsi d’élargir le champ de l’interrogation. Chaque réponse porte en elle un élément d’universel, en cela qu’elle étoffe le questionnement et donne l’occasion de trouver, à sa suite, de nouvelles tentatives de vérité et donc de perpétuer un apprentissage constant. Il ne s’agit pas de dénigrer lesdites propositions de résolution : quelle valeur aurait un « Dieu existe-t-il ? » sans l’ensemble des conceptions positives, négatives ou incertaines, sans l’ensemble des représentations, des religions, des fidèles, des actes de foi ? Assurément aucune : la question n’a de valeur que par la multiplicité des visions qu’elle génère et par la ferveur de celles et ceux qui s’y projettent.

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